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Deuxime Žpisode : Corneliu Mitrache : La TraversŽe du Styx. Paris, Deno‘l, 2005, 415 pages, 25 euros.

 

Corneliu Mitrache a un Žnorme mŽrite, car point commun avec Pana•t Istrati, c'est qu'il n'est pas roumain. Du moins si l'on en croit les grands pontes du classement des romans en librairie, car il est (presque) inutile de le chercher en rayon littŽrature d'Europe de l'Est, vu qu'il Žcrit en anglais, et que son bouquin est traduit de l'amŽricain. Lˆ s'arrte la (premire ?) comparaison. Car si Istrati dŽcrit magnifiquement son Žpoque, Mitrache se prte au mme jeu avec un talent indŽniable. RŽdigŽ selon le mode quasi-autobiographique, ce roman raconte l'histoire d'un Žtudiant, Doru, de sa copine Lily, de son pote d'Žcole Radu (ils sont dans une Žcole de pilote, ceci est important pour situer l'environement social, c'est pas "Ion" de Rebreanu), et de la copine de ce dernier, Simina. Le hŽros et narrateur est Doru, et on suit avec dŽlectation les Žtapes de ses glissements sentimentaux vers Simina. A priori, un sac de noeud pas possible, avec la minette de son pote. Mais Doru est un petit malin, et Mitrache un conteur hors pair. Subissant une actualitŽ des plus empoisonnantes, dans les annŽes 80, avec un rŽgime invivable, Doru est aussi tiraillŽ par ses dŽsirs de libertŽ, et dŽcide de fuir le pays, tout en draguant Simina, de laquelle il tombe de plus en plus Žperduement amoureux. Arrive ce qui doit arriver, et si vous ne le lisez pas, vous ne le saurez pas par moi. L'histoire est vraiment sympa, mais le plus fort, c'est que plus on avance dans le livre, plus on succombe ˆ l'Žcriture bouleversante de Mitrache. D'abord arrogante, puis narrative (un peu), plaisante et provocante (l'Ždtion franaise qui publie Mitrache et Stefanescu ˆ quelques mois d'intervalle, les Bibesco, Noailles et autres vont en prendre un coup), elle devient surtout trs Žmotive, ˆ l'extrme en fin de roman, belle et suffocante. Celle-ci dŽvoile un hŽros, et sans doute un auteur, totalement imprŽvu, et probablement perturbŽ, o on sent un dŽpassement de soi pour surmonter une intŽrioritŽ bien cachŽe jusque lˆ. C'est ˆ son retour en Roumanie, vers Turnu-Severin, dans des conditions particulires, que son ‰me s'exprime, qu'il se dŽvoile, ce qui rend la rŽtro-lecture particulirement saisissante. Ah a, c'est pas de l'Anca Visdei ("Photo de classe", magnifique aussi, mais dans un autre style ; dŽjˆ, c'est du thމtre). Une Žcriture jeune, libre, trs sensible et sensuelle, moqueuse mais pas cynique, dŽterminŽe mais pas aveugle, rveuse et lucide.

Pour terminer, Mitrache a Žgalement la trs grande originalitŽ d'tre publiŽ plus ou moins dans le contexte automnal deuxmillecinquien des Belles Etrangres. Et pourtant, il n'y Žtait pas, dans ces festivitŽs. Sans doute son Žcriture anglaise explique-t-il son absence, et c'est ˆ la fois comprŽhensible, et bien dommage. Car on a du coup l'impression qu'on a cŽlŽbrŽ la francophonie roumaine ˆ travers ces ŽvŽnements, alors que ce n'Žtait pas le but. D'un autre c™tŽ, de mŽmoire de Marcolino, jamais encore en France tant de romans d'auteurs roumanophones (ce sera mieux ainsi) n'ont ŽtŽ publiŽs en si peu de temps. Et dans le foisonnement d'oeuvre publiŽe, il est fondamental que des auteurs comme lui, et Cecilia Stefanescu (que je m'empresserai de lire ds le livre actuel fermŽ) aussi j'imagine, laissent une trace dans l'histoire de la littŽrature roumaine, dŽjˆ si riche, car ils dynamitent totalement les canons de cette dernire. Attention, je ne les renie en rien, ils nous ont tous transportŽ, et plut™t deux fois qu'une, mais cette Žcriture est si nouvelle, si contemporaine, qu'elle est urgemment ˆ dŽcouvrir, pour qui aime profondŽment la littŽrature roumaine. Et je concluerai par la mme phrase qu'au dŽbut de ce deuxime rendez-vous littŽraire, sans les virgules et ce qu'il y a entre, parce que je l'aime bien. Corneliu Mitrache a un Žnorme mŽrite, c'est qu'il n'est pas roumain.